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Mardi, le 28 juin 2016
RATIO [rasjo] n.m. (mot lat.). Rapport entre deux données.
Le mot ratio à beau être dans le dictionnaire, il n’est pas une vedette du vocabulaire. Pourtant, dès qu’il y a deux sources lumineuses et plus, l’idée du ratio s’immisce dans la conversation. Pas qu’il soit forcément le bienvenu, il est le fatiguant qui a toujours raison, celui qui devrait être essentiel, mais dont personne ne veut. Il est le brocoli dans l’assiette, pire, le chou de Bruxelles bouillit. Pourtant, le vilain canard a du talent, il est le Gainsbourg de la lumière, faisant surgir l’harmonie dans la dissonance, passant de l’approximation à la précision pour reprendre un certain slogan.
L’idée de faire rentrer le ratio lumineux dans une application est venue de la difficulté de l’expliquer, donc de le comprendre. Alors, pourquoi ne pas sauter cette étape, plus besoin d’eurêka, suffit de consulter la recette.
Quand on fouille sur le web, la nouvelle culture est là paraitrait-il, on trouve des chartes et des méthodes de calcul, certaines pratiques, d’autres sibyllines, mais toutes un peu courte pour une réelle utilisation. Comme si la roue était déjà inventée, mais pas tout à fait ronde.
La notion de ratio est enseignée dans les écoles où l’éclairage est au coeur de la pratique comme en photographie, au cinéma et les arts de la scène. Est-ce qu’il est compris, c’est une autre affaire, utilisé, c’est une histoire qui ne semble pas tout à fait encore écrite.
Parce que je voulais y voir clair et que les maths n’ont jamais été ma matière forte, j’ai cherché une méthode simple qui me donnerait la réponse sans le calcul. La première solution qui m’est venue en tête est celle de la règle à calculer, instrument de torture depuis 400 ans de tous les étudiants d’avant la révolution électronique. Déjà, ma règle de carton offrait 71 combinaisons différentes d’intensité lumineuse. Nombre qui passera à 280 avec Luxoratio. Fabriqué à trois exemplaires, la première, un peu gauche finira dans le bac à recyclage, j’ai conservé la seconde et donné la troisième à la prof qui m’instruit au concept de ratio. Le papier, le carton étant fragile, j’ai pensé pendant un moment la faire fabriquer en métal avec les chiffres gravés, pour avoir un bel objet à manipuler, quelque chose un peu époque victorienne, « précieux », mais costaud, forcément. N’étant pas vaniteux à ce point, j’ai cherché autre chose, et la décision d’en faire une application pour téléphone intelligent s’est rapidement imposée.
La règle m’offrait déjà une interface graphique, mécanique sans doute, mais la métaphore me convenant, sans trop me casser la tête, je l’ai transposée dans la version numérique. Il y a eu le tâtonnement des premières ébauches, mais très rapidement le besoin de sauvegarder les résultats s’est imposé, d’où l’ajout d’un carnet de notes et son historique.
Au début, les maquettes étaient à l’horizontale, comme la règle, mais cette solution avait certaines limites, comme l’habitude des utilisateurs à tenir leur téléphone à la verticale, et un certain manque, pour ne pas dire un manque certain, de souplesse du format dans la disposition des chiffres. Parce que ceux-ci grossissent plus l’ouverture est petite, ils prennent davantage de place, et dans le monde physique la distance compte, mettant ainsi en péril de débordement la stricte grille sur laquelle s’appuyaient les ratios. Même si les téléphones grandissent avec l’âge, un signe qu’ils approchent d’une certaine maturité, l’espace n’est toujours pas des plus spacieux. Il faut donc bien gérer le nombre et la disposition des éléments que l’on veut y inclure. Avec 7 ratios différents (1/2, 2/1, 3/1, 4/1, 6/1, 8/1, et 16/1) une grosseur de caractères lisible et un peu d’espace pour respirer, j’ai dû reloger hors cadre le ratio négatif (1/2), une flèche indiquant qu’il se cachait dans le sous-sol.
Lux Propotionem Supputator de son petit nom latin (il est ce que Mustang est à Ford pour Luxoratio, un nom descriptif) une fois debout pris forme avec un dégradé de gris pour chaque ratio, quelques rondeurs dans les extrémités, quelques flèches pour se diriger et voilà, j’avais mon interface. Pour le reste, je me suis inspiré de ce qu’avait déjà Apple dans certaines de ses applications. D’ailleurs, ils recommandent eux même de ne pas réinventer la roue, l’utilisateur ayant besoin parfois de repères familiers.
Bien que de sortir du néant le carnet de notes et l’historique fut moins intense dans la recherche de l’harmonie des éléments, parce qu’on a ici affaire à des pages utilitaires qui sont mieux codifiées, quand même, j’ai passé beaucoup de temps à jouer du pixel. Et ce n’est pas forcément ce qu’il y a de plus productif. Remarquer, faut-il encore le savoir. Et sur ce projet, à part connaître ce que serait à la base l’application, un calculateur de ratios, chaque pas se faisait dans le noir le plus total, assimilant à mesure. L’apprentissage d’une langue étrangère n’aurait sans doute pas été plus laborieux, mais probablement plus profitable. Refaire donc, le pixel aurait été un peu moins hyperactif, aussi parce que c’était quelque chose d’autre à apprendre et que j’en repoussais l’échéance pour voir ça beau et me rassurer que cette histoire n’était pas vaine et futile.
Une application, c’est un film qu’on anime en l’utilisant, c’est du vivant. Une interface, c’est comme un bébé que l’on câline, il faut en sortir de la bonne humeur. Et comme ça bouge et gigote une interface, il faut la stimuler le plus tôt possible, et ne pas forcément attendre d’être prêt. Parce que prêt, on ne peut jamais l’être vraiment. Ne pas remettre à plus tard, ça veut dire y aller avec des formes simples, rondes, carrées, rectangulaires, de différentes couleurs pour bien voir où l’on s’en va, et les nommer pour ne pas se perdre. Ça permet de voir si telle section fonctionne mieux à la verticale ou à l’horizontale et si sa hiérarchie est optimale avec ce qu’il y a autour, et comment on peut bien la faire bouger et interagir, apparaître et disparaître. Il se fait des choses assez extraordinaires en animation d’interface, les outils approchent rapidement de la maturité, et l’imagination des créateurs repousse constamment les limites. Ce qui n’est pas une raison pour déchainer les feux d’artifice à chaque glissement de doigt, mais suffisants pour permettre une utilisation ludique et fluide pour l’utilisateur.
En deux ans à peine, ce paysage a rapidement évolué. Passant pour ma part de Quartz Composer d’Apple jumelé à Origami de Facebook pour, au bout de trois semaines de frustrations, essayer et adopter Pixate. Les nouveaux outils d’animations d’interface se multiplient depuis quelques mois, tous plus conviviaux les uns que les autres, laissant les joies et périls de la programmation pour des interfaces graphiques plus intuitives. j’en ai perdu le fil depuis que j’ai terminé la mienne (juste avant l’acquisition de Pixate par Google) et bien que cette activité soit hautement divertissante et enrichissante, c’est devenu une spécialité à part entière dans laquelle il faut s’investir pleinement pour espérer atteindre et dépassé les attentes des utilisateurs. C’est une étape essentielle que j’aurais pu pousser plus loin, mais j’en étais à la limite de mes compétences.
Jusqu’alors, seul mon temps était compté, j’utilisais les logiciels déjà en ma possession et Pixate fut gratuit au moment où j’en ai eu besoin. N’étant pas programmeur (le peu de HTML que je connais ne me qualifie pas comme tel) la dernière marche à gravir pour l’application se révélait hors de ma portée, et le recours à des ressources externes devenait essentiel pour la suite de l’entreprise.
Si l’on célèbre le travail d’équipe, ce n’est pas pour rien. Après quelques mois le nez collé sur le canevas, on perd en perspective, obsède sur des détails et procrastine sur tout le reste. De devoir l’expliquer à des gens qui découvrait Luxoratio me fit le plus grand bien, voyant pour la première fois que la relation à un objet physique pour l’application n’avait plus sa raison d’être, que le calcul n’avait pas besoin de prendre l’escalier, qu’il pouvait tout simplement se téléporter à l’étage. Mon interface tarabiscotée pouvait donc devenir une chose toute simple et élégante.
Alors que des professionnels (Thirdbridge) peaufinaient l’outil (parce qu’une application, ce n’est que ça, un outil), je me perdais dans la documentation de l’App Store d’Apple. Page après page d’instructions, de recommandations et d’obligations à digérer, préparer images et documents, s’inscrire pour ci et pour ça, hésiter avant de cliquer pour l’envoi d’un formulaire, s’assurer pour la cinquième fois que tout est fait et bien fait, et hésiter encore. Mais on finit par y arriver, à force de répéter les gestes, prendre et reprendre le même chemin, la forêt dense du début s’ouvre sur certaines clairières, les repères du début deviennent familiers et l’on finit par se sentir chez soi.
. . .
J’utilise le mot « calculatrice » pour Luxoratio, mais en fait, ça ne calcule rien. Il n’y a rien d’aléatoire, c’est juste 280 questions auquel l’application donne 280 réponses. 2+2 fait toujours 4, c’est juste qu’avec les ratios lumineux, c’est pas aussi simple, et surtout, on ne nous les a pas rentrés dans le crâne depuis notre plus tendre enfance. D’où l’idée d’avoir un outil qui serait notre mémoire, juste un peu mieux.
La dernière image ci-dessus de Luxoratio en équilibre précaire à bord d’un iPhone SE est aussi un fond d’écran 4K (4096x2304 pixels). Télécharger sans retenue.
 


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